Interview

Mohamed Lazouni, président de l’association Tarik Essalama : «Le conducteur est victime de l’ignorance de son formateur»

Ancien animateur de la fameuse émission «Tarik Essalama», Mohamed Lazouni, spécialiste, formateur et consultant en sécurité routière, nous dresse un constat et établit ses analyses par rapport à la prévention routière, aux accidents de la circulation et au code de la route. 


L’Algérie dénombre chaque année pas moins de 4500 à 5000 décès dus aux accidents de la route. Cela sans parler des milliers de blessés que l’Etat doit prendre en charge en déboursant des sommes faramineuses. Comment expliquez-vous ces statistiques qui n’arrêtent pas d’augmenter d’année en année ?


Mohamed Lazouni : Il ne faut surtout pas être trop pessimiste. En 1985 déjà, on déplorait 4134 morts sur nos routes avec un parc roulant évalué à 1,7 million de véhicules. Nous avons actuellement pas moins de 7 millions de véhicules qui circulent sur nos routes et avons enregistré près de 4500 décès. Proportionnellement aux chiffres, nous constatons que le parc automobile a augmenté de 5 fois depuis 1980, alors que celui des décès s’est stabilisé. Ceux qui disent que l’Algérie est classée en haut de la liste en termes d’accidentologie et de décès sur les routes se trompent. Pour faire un pareil classement, il faut tenir compte du parc, du réseau routier et de la population. Si je prends comme exemple la France, ce pays déplorait en 1985, 17 000 morts. En 2016, le gouvernement français a enregistré 3900 décès suite aux accidents de la route avec un parc roulant évalué à 40 millions de véhicules.


Comment expliquez-vous cela ?
Contrairement à nos politiques et nos responsables qui combattent l’excès de vitesse et le non-respect du code de la route à travers les ondes de la radio et des séminaires, les Français, eux, ont mis les moyens nécessaires pour tenter de diminuer le nombre de décès sur leurs routes. Aujourd’hui, la surveillance sur les autoroutes en France se fait par l’aide des appuis aériens et par drones. Ce n’est pas à travers des séminaires et des journées de sensibilisation, comme c’est le cas chez nous. Il y a quelques années, dans un pays européen, il y a eu un immense télescopage de 187 véhicules suite au brouillard qui couvrait cette région. Les automobilistes n’ont pas respecté la distance de sécurité. Chez nous en Algérie, on doit faire attention au véhicule qui nous précède et à celui qui se trouve derrière nous, qui est capable de vous emboutir et vous pousser vers le véhicule qui se trouve devant.


Comment situez-vous un bon conducteur ?
Un bon conducteur est comme un bon gardien de but. Il doit être vigilant et concentré. Il doit être en forme physiquement pour pouvoir affronter son adversaire. Sauf que, pour le gardien de but, ce dernier connaît bien ses adversaires. Il les a étudiés et connaît bien leur technique de jeu. Ce n’est pas le cas du conducteur qui ignore absolument les autres conducteurs. C’est pour ces raisons qu’il doit doubler de vigilance et de concentration sur la route pour éviter les accidents.
En Algérie, le conducteur est victime de son égoïsme et du «m’as-tu-vu ?» qui est en train de faire des ravages sur nos routes. Chez nous, l’automobiliste veut passer avant les autres même s’il n’a pas la priorité et même s’il doit griller un panneau de stop ou même un feu rouge. Ce conducteur est, avant tout, victime de l’ignorance de son formateur, ce moniteur qui lui a appris tout, sauf la conduite et le respect du code de la route.
Ce moniteur n’est même pas capable d’apprendre à son élève comment s’asseoir dans un véhicule de manière ergonomique. Parce qu’un conducteur mal assis ressentira inévitablement des douleurs au niveau du dos, surtout dans les longs trajets. Ce conducteur peut même, à cause de ce mal de dos, accélérer et faire de la vitesse pour arriver à sa destination le plus vite possible.
Nous constatons aujourd’hui, qu’en dépit des émissions à travers les chaînes de télévision publique et privée et les radios, le nombre d’accidents et de décès sur nos routes n’a pas diminué…
Il est aujourd’hui malheureux de constater que sur les écrans de télévision ou sur les ondes radios, des pseudo-spécialistes en sécurité routière sont invités par des animateurs qui ne maîtrisent même pas le sujet. Ils commencent à divaguer et à induire en erreur les téléspectateurs et les auditeurs avec des informations erronées : il faut laisser la place aux véritables spécialistes et il faudrait spécialiser les journalistes afin qu’ils puissent maîtriser leur sujet et poser les bonnes questions.
Certaines auto-écoles sont mises en cause car elles assurent une formation théorique légère. On parle même d’un permis «normal» et d’un autre «spécial» qu’on propose aux candidats.

Selon vous, ces auto-écoles forment-elles des conducteurs aujourd’hui ?
Nous avons, je me souviens, lancé, voilà quelques années, une formation de moniteurs d’une durée de deux semaines avec le concours du Cnepd. Je ne sais pas si aujourd’hui cette formation existe toujours ou pas au niveau de ce centre. Pour répondre à votre question, je tiens à vous dire qu’aujourd’hui, les auto-écoles pour poids lourds et bus de transport en commun ne possèdent ni camion encore moins de bus pour apprendre aux futurs conducteurs la conduite. Elles se contentent d’un petit camion de 3,5 tonnes pour les cours de conduite. Comment voulez-vous apprendre à un chauffeur de poids lourds de 38 tonnes la conduite avec un camion léger de 3,5 tonnes. C’est du pur délire ! Au temps de l’ancien ministre des Transports, le défunt Mohamed Meghlaoui, ce dernier avait exigé un camion semi-remorque pour tout auto-école qui forme des conducteurs poids lourds ou bus. Aujourd’hui, il est nécessaire de revoir les conditions et les modalités de délivrance du permis de conduire, notamment pour les candidats à la catégorie poids lourds. La majorité des accidents tragiques et les plus meurtriers se trouvent être provoqués par des camionneurs.
Le problème ne se pose pas réellement dans l’âge minimum d’accès au permis de conduire, mais dans le profil du candidat. Outre l’aptitude physique et la condition d’âge, on doit aussi prendre en considération le critère du quotient intellectuel (QI). Le candidat doit suivre une formation dans le cadre de l’éducation routière qui constitue une condition sine qua non dans les pays développés.
Qu’en est-il des centres d’examen pour auto-école ?
Trois centres d’examen pour auto-école devaient voir le jour au niveau d’Alger. A Birtouta, Rouiba et Zéralda. Ces centres devraient être équipés de tous les outils nécessaires pour une bonne formation des moniteurs. Des classes de formation, de perfectionnement ainsi que des circuits pour la conduite dans différentes situations devraient être réalisés au niveau de ces centres. Le défunt Meghlaoui était plus que déterminé à réaliser ces centres. Sauf qu’en Algérie, nous n’allons pas réaliser la Muraille de Chine qui a nécessité des centaines d’années et plusieurs empereurs chinois pour sa finalisation. Chez nous, le ministre qui part prend avec lui son projet. Il n’y a ni suivi des projets encore moins une réelle volonté des pouvoirs publics de le finaliser. C’est le cas également de la signalisation en feux tricolores des 500 carrefours de la capitale. C’est un projet qui date des années 1980 et qui n’a pas encore vu le jour. Ce ne sont que des promesses destinées à la consommation locale. Je tiens à signaler dans ce sens que dans les pays qui se respectent, l’intervention humaine est inexistante sur les routes et autoroutes. Il n’y a aucun policier pour gérer la circulation routière. Ce sont des feux intelligents qui communiquent entre eux pour fluidifier la circulation routière. Ils sont gérés par un centre de commande. Chez nous, c’est avant tout un problème de volonté et de mentalité. Le moniteur d’auto-école doit avoir le bac et plus. Le patron doit lui avoir une licence.


Y a-t-il un réel contrôle technique des véhicules chez nous ?
Je tiens à vous faire savoir que j’ai fait une formation en Allemagne où j’ai vu comment le contrôle technique est réalisé chez eux. Chez nous, vous passez dans n’importe quelle station de contrôle technique, vous allez constater que le gérant privé qui gère la station est avant tout souple et tolérant, et ce, pour gagner de l’argent et, en même temps, garder sa clientèle et récupérer son investissement qui s’élève à plus de deux milliards de centimes. Aujourd’hui, je ne vois pas pourquoi l’Entreprise nationale de contrôle technique automobile (Enacta) forme les contrôleurs techniques qu’elle emploie. Elle est dans ce cas précis juge et partie et je trouve que c’est illégal. En Allemagne, le conducteur doit alterner entre une agence de contrôle technique chez le secteur public et une autre chez le privé. En Allemagne, il y a ceux qui sont recalés pour un témoin d’allumage des phares au niveau du tableau de bord, un autre pour le système de froid à l’intérieur du véhicule. C’est dire que chez eux, il y a un véritable contrôle technique.

Entretien réalisé par :  Nadir Kerri

Paru en 2016 sur les colonnes du Temps d’Algérie 

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Nadir Kerri

Journaliste spécialisé dans l'automobile et Directeur de la Rédaction de autojazair.com

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