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Abderrahmane AchaÏbou, Président du groupe Elsecom “Nous avons eu des gouvernements mafieux”

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Nombre de concessionnaires qui se sont lancés dans le montage automobile sont traînés aujourd’hui devant les tribunaux. La politique de l’assemblage automobile s’est révélée un scandale retentissant. Comment en est-on arrivé à cette situation ? 
Abderrahmane Achaïbou : Tout d’abord je vous remercie de me donner l’occasion d’éclairer vos lecteurs quant au tort que notre Groupe a subi durant ces dernières années et de la situation actuelle du secteur automobile dans notre pays. Le lecteur pourra critiquer mes propos mais il y a lieu d’en prendre connaissance d’abord. Permettez-moi de commencer par ce verset coranique qui me tient à cœur : “Et ne poursuis pas ce dont tu n’as aucune connaissance. L’ouïe, la vue et le cœur : sur tout cela, en vérité, on sera interrogé.” (Sourate El-Isra, verset 36.) Il faut dire que la première décision qui s’impose est de réparer le désastre causé par Bouchouareb.

Ce ministre, plutôt que de servir les intérêts de la nation, avait une seule idée en tête : abuser de ses pouvoirs de ministre en faisant main basse sur les concessions des marques automobiles qu’il offre à ses copains au service de ses propres intérêts. Il avait commencé par toucher au cahier des charges, prétextant d’abord l’insuffisance des équipements de sécurité dont disposaient les véhicules importés. Il avait ainsi exigé que tous les véhicules importés soient équipés de kits de sécurité additionnels ; une mesure qui a entraîné le renchérissement des véhicules, étant donné que les équipements additionnels exigés coûtaient 1 200 dollars au minimum.

Il a ensuite conçu un autre cahier des charges de sept (07) pages — qui n’a jamais été publié d’ailleurs — dédié à régir l’activité du montage automobile. Ses premières décisions étaient destinées en vérité à éliminer du marché certains concessionnaires et à en servir d’autres. La technique du ministre était simple : ne pas donner suite à la demande de renouvellement de l’agrément du concessionnaire historique de la marque pour l’éliminer et mettre le constructeur de la marque devant le choix de disparaître du marché algérien ou d’accepter le complice indiqué auquel il doit donner la concession. Les critères de sélection ne sont autres que le degré de proximité entre lui et les concessionnaires, ainsi que la prédisposition de certains d’entre eux à lui verser des pots-de-vin.

Des décisions qui ont permis, tout compte fait, à un nombre restreint de concessionnaires de contrôler l’activité du SKD, alors qu’en cours de route plusieurs concessionnaires étaient déjà éliminés du marché, dont Elsecom, Toyota, Hyundai et Diamal. Les marques distribuées historiquement par ces concessionnaires ont été redistribuées par les bons soins de l’ex-ministre de l’Industrie et des Mines.

Votre groupe, à l’instar d’autres concessionnaires, a été d’ailleurs dépossédé de ses marques au profit d’autres hommes d’affaires avec la complicité de l’ancien ministre de l’Industrie et des Mines.
En effet, c’est ainsi que Bouchouareb, avec la bénédiction de Sellal et d’Ouyahia, a dépossédé les entreprises Achaïbou de leurs marques après plus de vingt ans d’activité pour les redistribuer à ses amis. Il faut dire que les lois de la République ont été violées par les deux Premiers ministres du quatrième mandat. Mes propos s’adressent aux gens qui nous gouvernent actuellement. Un audit s’impose pour faire la lumière sur la gestion du ministère de l’Industrie et des Mines dirigé par l’ex-ministre Abdeslam Bouchouareb de 2014 à 2017, de restituer les biens que ce sinistre individu a octroyés à ses amis, au su et au vu des deux gouvernements.  Un audit sur la gestion de Sellal et d’Ouyahia, qui a confirmé le choix mafieux des nouveaux propriétaires du pseudo-montage et approuvé ainsi l’expropriation de nos marques automobiles et leur redistribution aux amis, qui ont tous des démêlés avec la justice, et la plupart d’entre eux sont déjà sous mandat de dépôt :

– KIA redistribuée à Arbaoui.
– Ford redistribuée à Emin Auto puis Tahkout    puis Aïssiou. 
– Suzuki redistribuée à Tahkout. 
– Daewoo redistribuée à Benadji.
– Isuzu camions redistribuée à Maazouz-Ival. 
– Isuzu bus bloquée par Youcef Yousfi sans aucune explication.

J’ai cité les gens qui ont récupéré nos marques sans aucune animosité ; je n’ai aucun conflit avec ces gens qui ont ainsi participé à ce hold-up de Bouchouareb et de ses complices au plus haut niveau de l’État. Des dizaines de courriers adressés aux deux Premiers ministres, à la présidence de la République pour nous plaindre des agissements de Bouchoureb, une lettre ouverte au président de la République. Aucune réponse ! La mafia d’État était solidaire ; c’est écœurant, abject de constater la complicité des Premiers ministres et des ministres de l’Industrie. 

Comment se fait-il qu’Abdeslam Bouchouareb faisait et défaisait ainsi les lois sans qu’aucune institution de l’État ait bougé le petit doigt ? 
Nous avons eu des gouvernements mafieux. La gestion du dossier automobile se faisait dans un cercle très restreint, et les décisions qui étaient prises à ce sujet avaient pour finalité de servir les copains plutôt que de privilégier les intérêts de l’économie nationale. Bouchouareb agissait avec la complicité des deux précédents gouvernements ; il était aidé et protégé à la fois par Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia. 

Au départ, il y avait quand même cette volonté de substituer le montage aux importations de véhicules en produits finis. Cette politique était conçue comme une parade à la forte envolée de la facture des importations…
S’il y avait réellement une volonté de bien faire, on aurait limité l’assemblage aux petites cylindrées, à un véhicule par constructeur, en attendant d’évoluer dans le taux d’intégration. En outre, il fallait restreindre l’activité du montage automobile aux constructeurs, plutôt que de l’octroyer aux concessionnaires, car il s’agit là de deux métiers différents. Il fallait en même temps laisser les concessionnaires exercer leur métier qui avait donné naissance, faut-il le reconnaître, à des dizaines d’autres métiers, dont le service après-vente, le conseil, le marketing, le transport, la mécanique, etc.

Il fallait aussi limiter le nombre de concessionnaires sur la base d’un cahier des charges clair et stable auxquels devait revenir la mission de développer l’industrie automobile en Algérie. Force est de constater que les choses étaient ainsi faites pour privilégier les copains ; ces derniers ont investi dans de semblants projets de montage rien que pour continuer à bénéficier de quotas à l’importation. Cela était clair dès le départ ; le quota d’importation était tributaire d’un investissement dans un créneau en relation avec l’industrie automobile.

Ceux qui ont pu avoir les faveurs de Bouchouareb continuaient à importer sous forme de kits SKD, prétextant le besoin d’alimenter leurs ateliers en intrants, alors qu’il ne s’agissait en réalité que d’une importation déguisée, laquelle s’est avérée, tout compte fait, plus onéreuse qu’une simple importation, telle que celle-ci se faisait avant l’arrivée de Bouchouareb au ministère de l’Industrie et des Mines. Au final, le montage automobile n’a été d’aucune valeur ajoutée pour l’économie. Bien au contraire, la formule Bouchouareb a fait beaucoup de mal à l’économie, et les promesses d’une industrie automobile naissante étaient un leurre. Résultat : si on se réfère à la loi, tous les concessionnaires doivent baisser rideau car, trois années après, aucun d’entre eux n’a pu atteindre 15% de taux d’intégration.

Quel constat peut-on établir aujourd’hui, près de cinq années après la naissance d’une première usine de montage ? 
Le constat est sans appel ; il y a échec sur toute la ligne. Le problème est qu’il n’y a pas que Bouchouareb derrière cet échec, mais il y a surtout deux gouvernements qui étaient complices. Depuis 2016, nous avons importé pour 8 milliards de dollars de collections SKD, alors qu’on aurait pu importer pour le même montant 600 000 véhicules légers et 100 000 véhicules utilitaires, préserver 50 000 à 60 000 salaires et faire profiter le Trésor public à hauteur de 40 à 50% du coût d’un véhicule importé en maintenant l’imposition. Ces importations à coups de 8 milliards de dollars étaient l’œuvre d’une poignée d’individus qui se comptent sur les doigts d’une main ; des individus auxquels on a donné des marques après avoir spolié d’autres concessionnaires. C’est comme du temps de la France coloniale lorsqu’on confisquait des terres aux Algériens pour les donner aux colons. 

Quelle serait l’alternative idoine à cette politique d’assemblage automobile ? Faut-il fermer tous les ateliers d’assemblage ?
Aucune de ces usines n’est fiable économiquement, alors que pendant toute cette période le Trésor public a perdu de l’argent au profit des pseudo-constructeurs qui étaient exemptés de toutes les taxes. Il serait préférable de revenir à l’ancienne formule d’importation en CBU qui revient beaucoup moins cher que cette politique d’assemblage automobile. L’activité de montage menée par Renault peut constituer un modèle à suivre compte tenu de son expérience et du fait qu’il s’est concentré dans un premier temps sur une gamme restreinte (2 à 3 modèles). Lorsque les autres se sont dispersés sciemment dans des dizaines de modèles. 

Dieu a dit dans le Saint Coran : “Certes, Allah vous commande de rendre les dépôts à leurs ayants droit, et quand vous jugez entre des gens, de juger avec équité. Quelle bonne exhortation qu’Allah vous fait ! Certes, Allah est Celui qui entend et qui voit tout.” (Sourate An-Nisa’, verset 58.) L’équité serait de permettre aux concessionnaires historiques de récupérer les marques qu’ils représentaient, avant l’enclenchement de cette prédation malicieusement déguisée par le renouvellement des agréments

Entretien réalisé par : ALI TITOUCHE

in : liberte-algerie.com

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